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Quelques réflexions sur les notions de frontière et d’archive, Dominique COMTAT (Atelier du dehors, France)

 

FRONTIERE

- Dans la notion de frontière, de limite, c’est le passage qui m’intéresse le plus : comment on passe une frontière physique, morale, légale. La notion de frontière ne comprend pas toujours des limites rigides : par exemple on ne « passe » pas de façon brutale de l’état de mineur à l’état de majeur, quoiqu’on nous dise, il s’agit d’une lente évolution.

Voici ce que j’avais déjà écrit en 2004 à propos de ces notions, pour l’atelier mené à la prison des Baumettes :

 

«Lorsque je regarde une carte géographique, les frontières (entre communes, départements, pays) sont clairement dessinées, définies par une ligne, un trait. La même montagne change même de couleur lorsqu'elle est dans un pays ou un autre.

Sur le terrain c'est tout autre chose, en marchant nous n'avons pas la sensation de passer d'un territoire à un autre.

De même les frontières entre la ville et la banlieue, la campagne. Où commence la campagne, où finit la ville ?

Ces frontières sont repérables dans les villes anciennes : murs, fortifications, portes. Nécessité de se protéger. La frontière délimite la propriété.

 

Les frontières "naturelles" sont, elles, plus facilement perceptibles : la crête d'une montagne, un cours d'eau, un lac.

Bien que souvent elles soient aussi floues physiquement (la frontière qui passe au milieu d'un lac ...).

La seule frontière naturelle tranchée serait la mer (bien que "les eaux territoriales") et le seul territoire ainsi bien délimité, l'île.

 

Les frontières viennent de ce besoin de trancher, de délimiter l'espace en tant que propriété et aussi le temps.

(Le cinéma échappe à ces définitions : le temps "réel" (l'heure et demi que dure le film), le temps perçu dans le  film qui est élastique, la temporalité du film (une histoire d'un jour, d'une année, d'une vie), le temps du tournage (il peut s'être passé des jours, voire des mois entre un champ et un contrechamp qui raccorderont dans un temps qui semblera fluide) se superposent. Aussi l'espace est reconstruit par le montage et les focales de prise de vue et l'on peut facilement, comme dans un rêve, passer d'un espace dans un autre sans heurt (revoir "Sherlok Jr" de Keaton)).

L'espace domestique est aussi bien délimité, hiérarchisé : la porte d'entrée, le dedans/le dehors, la pièce à dormir, la pièce à manger, la pièce à étudier, à se laver, etc. et l'on n'ose plus guère imaginer une architecture où les passages se feraient souples, sans portes et où les espaces pourraient être polyvalents.

 

Je suis dans ma voiture qui est garée dans mon jardin entouré d'une clôture. Je me rends à mon travail et me gare à ma place de parking attitrée. Je ne sors pas de mes limites. (Voir "Texas Sunrise" qui nous montre bien que nous sommes enfermés, pris au piège de nos conventions, du boulot, de l'argent).

 

Dans la vie les limites ne sont pas aussi tranchées : bien/mal, fou/sain, même légal/illégal, jeune/adulte, passé/futur, rêve/éveil, etc.

C'est à chaque fois, comme la marche entre deux territoires, un lent trajet, un cheminement  ou plutôt un glissement et certaines fois l'on ne s'aperçoit pas que l'on a changé d'état, qu'on a "basculé" dans un autre état.

Même le passage de la vie à la mort ne se fait semble-t-il pas si brusquement. Van der Keuken ne dit-il pas quelque chose comme : de filmer l'instant de la mort, je n'ai rien découvert, je n'ai rien vu.

Par contre certains passages sont irrémédiables, irréversibles (le passage de vie à trépas en étant le plus aigu) : jamais plus cela ne sera comme avant, et je vis une nouvelle expérience "pour la première fois".

C'est la recherche paradoxale (vaine ?) de ce passage qui m'intéresse aussi donc cette notion de première fois que délimite un passage (on dit "passage à l'acte").

 

Passer une frontière tranchée constitue chaque fois une épreuve : se faire fouiller lors du passage d'un territoire à un autre, faire son armée ou passer le bac lors du passage à l'état d' adulte, payer au passage de la caisse, etc.

 

C'est généralement parce qu'on a franchi une limite (morale, légale) que l'on passe à l'intérieur de la prison.

 

La prison est une île avec des frontières tranchées. Territoire dans le territoire. Cet îlot qu'est la prison sert à protéger ce grand territoire qu'est le pays qui l'englobe, l'enferme.

 

 Le passage s'y fait différemment suivant le statut qu'on y a. Passages quotidiens, renouvelés pour les surveillants, intervenants, fournisseurs, etc.  (+/-) Un passage aller-retour unique et pour un long terme pour les détenus. De ce passage, j'en suis sûr on ne ressort pas indemne.

En prison le dedans et le dehors constituent une frontière géographique mais aussi sociale.

On isole toute action sociale possible, celle du dedans au dehors est rendue impossible. Par là-même on essaye d'isoler des pensées ?  (Sade n'avait plus le droit d'écrire en prison).

Donc comment cette frontière dedans/dehors est-elle perçue aussi au niveau de sa temporalité : avant/après, présent/souvenir, et de sa géographie : un dehors fantasmé, remémoré, imaginé ?

Comment ce dehors surgit-il en prison : des sons, des odeurs, les images de la télévision ?

Ce temps de détention doit apparaître comme un temps suspendu, arrêté, (perdu ?). Le temps vécu dans cet enfermement doit être une autre expérience de la temporalité telle que nous la vivons "en dehors" bien que ce temps soit régi selon les mêmes règles : le lever, la toilette, le travail, les repas, etc.

 

Si donc le présent, pour être du temps, ne devient présent qu'à cause qu'il s'en va en un passé, quel mode d'être lui attribuer, sa raison d'être étant qu'il cessera d'être, si bien que nous n'attribuons vraiment un être au temps qu'à cause qu'il tend à n'être pas.

(...)

Mais long ou court, ce qui n'est pas le peut-il être? Or le passé n'est plus et le futur n'est pas encore.

(...)

Que l'on conçoive un bout de temps, désormais indivisible en aucunes parcelles même infinitésimales, c'est la seule chose qui se puisse appeler le présent; d'ailleurs si prompte à transvoler du futur au passé qu'elle ne s'étend sur aucune fraction de durée, car où il y a étendue, il y a division : passé, futur; mais dans le présent nulle étendue.

 (...)

Aussi bien tout récit vrai du passé fait sortir de la mémoire non point les événements passés tels quels, mais des mots conçus d'après les images imprimées dans l'esprit comme des traces lors de leur passage le long des sens.

(...)

De fait, il y a dans le langage peu de mots propres pour beaucoup de mots impropres, mais on sait bien ce que parler veut dire.

 

St Augustin "CONFESSIONS

 


 

 Loin du temps, de l'espace, un homme est égaré

Mince comme un cheveu, ample comme l'aurore,

Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,

Et les mains en avant pour tâter le décor

 

- D'ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,

La signification de cette métaphore :

" Mince comme un cheveu, ample comme l'aurore "

Et pourquoi ces naseaux hors des trois dimensions ?

 

Si je parle du temps, c'est qu'il n'est pas encore,

Si je parle d'un lieu c'est qu'il a disparu,

Si je parle d'un homme, il sera bientôt mort,

Si je parle du temps, c'est qu'il n'est déjà plus,

 

Si je parle d'un espace, un dieu vient le détruire,

Si je parle des ans, c'est pour anéantir,

Si j'entends un silence, un dieu vient y mugir

Et ses cris répétés ne peuvent que me nuire.

 

(...)

 

Raymond Queneau : "L'EXPLICATION DES MÉTAPHORES"

 

 

 

ARCHIVES

- À-propos de la notion d’archive :

Au départ l’archive ne concerne que l’écrit : titres, traités, papiers importants concernant une famille, une société, un état. Les archives nationales, départementales, communales. Les archives sont consultables librement et gratuitement sans qu’il soit nécessaire de justifier de titre universitaire ou autre.

En cinéma, photo, son qu’est-ce qui fait qu’une image, un son devienne une archive ? A partir de combien de temps une image devient-elle une archive ? Un film terminé constitue-t-il une archive ? Où est la limite entre une œuvre d’art et une archive ? Quels sont les critères qui déterminent que telle image deviendra archive et telle autre passera à la trappe ?

 

 

L’archive est censée avoir une valeur de vérité, d’objectivité, d’historicité.

(Voir comment l’archive est utilisée, traitée dans la série « the war » diffusée sur Arte ces jours).

Alors qu’on oublie que l’archive, comme toute autre image, n’est pas neutre : elle a été filmée selon un point de vue, une idéologie, à un moment historique précis ; elle correspond souvent à une demande, voire à une commande.

La vérité à chercher dans une archive n’est pas uniquement dans ce qu’elle représente mais bien plus dans comment c’est représenté.

 

Je n’arrive toujours pas à comprendre d’où vient ma fascination devant des images d’archives : parce que je sais que je n’étais pas là à ce moment ? Leur côté « brut » ?

 

L’archive devra être traitée comme un matériau brut, comme un sculpteur travaille un bloc de pierre.

 

Quelques films que devraient voir les stagiaires, films réalisés avec des images d’archive ou avec tout autre matériau filmique préexistant :

 

Les films de Hans-Jürgen Syberberg

Les films de Yervant Gianikian et Angela Ricci-Lucchi

« The Bomb » de Peter Watkins

Les films de Guy Debord

Les films de Artavazd Pelesjan

« Pièce touchée » de Martin Arnold

« Les désastres de la guerre » D. Comtat

« Introduction à une musique de Schoenberg » de J.-M. Straub et D. Huillet

« Tom, Tom, the piper’s son » de Ken Jacobs

Les films de « found footage » (Bruce Conner, Matthias Müller, Joseph Cornell, etc)

« Histroire(s) du cinéma » de J.L. Godard

....

 


 

Thoughts about notions of border and archive

Dominique COMTAT ("Outside" workshop, France)

 

 

BORDER

In the notion of border, limit, this is the crossing/passing through that interest me most: how to cross physical, moral, legal borders. The term of “border” does not compulsory imply rigid limits: for example, we do not suddenly “cross/pass through” being minor and major (age), as it is a slow evolution.

Here are some words I wrote in 2004 about these terms, for the Workshop lead inside the prison of Marseille:

 

“When I watch a geographic map, borders (between towns, countries…) are clearly drawn, defined by a line. The same mountain even changes of colour when it is in one country or in another one.

On concrete situation, it is another story. While we walk, we do not feel like crossing from one territory to another one.

On the same way, borders between cities and countryside… Where does countryside start and where does a city end?

These borders can be spotted in old cities: walls, fortifications, gates. The necessity to get protected. Here, border delimits ownership.

 

“Natural” borders are more easily perceptible: the ridge of a mountain, a river, a lake; even if they are often blurred physically too (for example, a border passing in the middle of a lake).

The only natural distinct border would be the sea, and the only well delimited territory would be an island.

 

Borders come from this need to delimit space as an ownership unit, or a time unit.

Cinema is outside these definitions: the “real” time (the one hour and a half that lasts a film), the time perceived in the film is elastic, the temporality of the film (a story of one day, of one year, of a life), the shooting time (many days or months can have passed between two shots that will be together in the film, showing a time seeming fluid) are superposed. Space is also rebuilt by editing and we can easily, as in a dream, cross from one space to another, smoothly (cf. "Sherlok Jr" by Keaton).

 

Domestic space is also well delimited, prioritized: the entrance door, the inside/the outside, the studying room, the dining room, the bathroom, etc. and we do not dare to imagine an architecture where passages/crossing would be without door, and where spaces could be multipurpose.

 

I am in my car, which is parked in my garden, surrounded by a fence. I’m going to my work and get parked in my own/determined parking space. I am not going out of limits (cf. Texas Sunrise” which show us that we are shut in, caught in the trap of our conventions, of work, of money).

 

In life, limits are not so clear: the good/the evil; mad/sane, even legal/illegal, young/adult, past/future…etc. Each time, as a walk between two territories, it is a slow path, journey or better a sliding and sometimes we are not conscious that we have changed, that we have turned in another state. Even the crossing from life to death is often not so brutal. Van der Keuken says something like: by shooting the instant of death, I did not discover anything, I did not see anything.

On the other hand, some “crossing” are irreversible: it will never be like before, and I am living a new experience, “for the first time”. I am interested in the paradoxical research of this “crossing/passage”, and in the notion of “first time” that delimits each passage…

 

To cross a determined border constitutes each time a test: to be searched crossing by a territory to another one, to pass into adultness…

 

It is usually because one’s crossed a limit (moral, legal…) that one’s go inside the prison.

The prison is an island with determined borders. Territory inside the territory. This island that constitutes the prison is used to protect the huge territory that constitutes the country.

 

Passing into the prison is made on a different way, according to the status one’s has. Daily passages, repeated for warders/guards, social workers etc…A single return passage for prisoners, and for a long term. I am sure that one’s do not go out unharmed from this passage in prison.

In prison, the inside and the outside constitute a geographical border, but also a social one.

All possible social action is isolated; the one from the inside toward the outside is made impossible. By this way, do we try to isolate thoughts? (Sade did not have the right to write in prison).

So how this border between inside/outside is perceived in term of temporality: before/after, present/remembering, and in term of geography: a fantasized, remembered, imagined outside?

How does this “outside” appear suddenly in the prison: sounds, smells, images from television?

This time of imprisonment must appear like a suspended, stopped time (lost?). Time lived in this imprisonment must be another experience of temporality, different from the one we are living outside, even if this time is defined with the same rules: the wake up, the work, the eating times…

 

References to an extract from “The confessions” by St Augustin, and a text by Raymond Queneau, “L’explication des metaphors”.

 

 

ARCHIVE

At the beginning, archive also concerns written things: titles, treaties, important papers concerning family, society, State. National, local archives. Archives can freely be consulted. For cinema, photo, sound: what do bring an image or a sound to become an archive? How much time is necessary for an image to become an archive? Does a finished film constitute an archive? Where is the limit between an artwork and an archive? Which criteria do determine that an image will become an archive and that another one will not?

The archive is supposed to have a truth, historical and objective value (See how the archive is used, treated in the serie “The War” that was broadcasted on the French/German TV Channel Arte). But we forget that archive, as any other image, is not neutral: it has been shot according to a certain point of view, an ideology, a precise historical moment. It often corresponds to a command. The truth that we seek in an archive is not only in what it represents, but even more in how it is represented.

 

I do not always manage to understand from where comes this fascination in front of archive images: because I know I was not there at this moment? because of their “rough” aspect?

 

Archive will have to be treated as a rough material, on the same way than a sculptor works on a rock.

 

Some films made with archives or other existing images that participants should watch:

Films by Hans-Jürgen Syberberg

Films by Yervant Gianikian and Angela Ricci-Lucchi

« The Bomb » by Peter Watkins

Films by Guy Debord

Films by Artavazd Pelesjan

« Pièce touchée » by Martin Arnold

« Les désastres de la guerre » D. Comtat

« Introduction à une musique de Schoenberg » by J.-M. Straub and D. Huillet

« Tom, Tom, the piper’s son » by Ken Jacobs

Films of « found footage » (Bruce Conner, Matthias Müller, Joseph Cornell, etc)

« Histroire(s) du cinéma » by J.L. Godard

....

 

 

 

 

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